PhilosophieRétroviseur

Foi et Raison

LECLERCQ Emmanuel
CONFERENCE DE PHILOSOPHIE. 
Thème : FOI et RAISON
Bourg en Bresse (Aumônerie)
Vendredi 17 Octobre 2008 de 18h30 à 19h15
LA FOI EST-ELLE AFFAIRE DE CŒUR OU DE RAISON,
ou
LA FOI EST-ELLE  A FAIRE (A CONSTRUIRE) AVEC LE CŒUR OU LA RAISON,
ou
LA FOI EST-ELLE A FAIRE (A CONSTRUIRE) SUR LE CŒUR OU SUR LA RAISON ?
Ou
 LA FOI EST- ELLE A CONSTRUIRE SUR LE CŒUR ET SUR LA RAISON ?
INTRODUCTION
« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la Foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, Pensées, L. 42).
En écrivant ce célèbre fragment, Pascal affirme très justement qu’on ne rencontre pas le Dieu de la Révélation à la suite d’un processus rationnel, mais dans un cœur à cœur où l’amour joue un rôle essentiel : « Celui qui n’aime pas, disait St Jean, n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour » (1 Jn 4, 8).
Pascal prépare en fait une apologie dans laquelle il veut montrer « preuve à l’appui » que la religion chrétienne est la seule vraie. En effet, la religion est une caractéristique typiquement humaine. En outre, c’est un phénomène  très ancien, quasi universel, et extrêmement diversifié et complexe. Toutefois, et dans l’inextricable enchevêtrement des religions, on peut, à l’instar de Durkheim, cerner certains traits communs à toutes les religions. L’un d’entre eux, est qu’elles révèlent toute d’un sentiment, d’une très forte croyance : la foi, qui est l’essence de toute religion. Mais cette Foi, comment s’acquiert-elle ? «  C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la Foi ; Dieu sensible au cœur, non à la raison ». Cette citation de Pascal, tout en apportant une réponse partielle à la question, en précise encore plus les enjeux et les problèmes. : Dieu et Foi, relèvent-ils de l’affectif, du sentiment, ou de la raison ? Peut-on appréhender ce qui relève de l’irrationnel par la raison ?
Peut-on prouver l’existence de Dieu par la raison ?
REFLEXION.
Contrairement à ceux que pensent beaucoup de gens, l’Eglise affirme que l’homme, guidé par la lumière naturelle de la raison, peut arriver à une certaine connaissance des vérités ultimes de l’existence. Ainsi, dans son Encyclique Fides et Ratio (1998), le Pape exhortait les philosophes à ne pas succomber au pessimisme ambiant : « C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité, et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même » (Fides et Ratio § 1).
Attention, il ne s’agit pas de prouver que Dieu existe à partir de la Bible. La Révélation n’est d’ailleurs pas objet de démonstration, mais de manifester que l’intelligence peut, toute seule, prouver l’existence d’une cause ultime de l’être, du mouvement et de la perfection de l’univers.
Est-ce une preuve scientifique ? Non, car pour cela il faudrait parvenir à « une connaissance certaine par les causes ». Or, Cela est bien-sûr impossible car Dieu est le Seul  Etre incrée, cause de Lui-même. Il y a cependant une autre façon d’obtenir une vérité, certes moins parfaite, mais tout aussi valide. Il s’agit d’une connaissance par l’effet. Cette démonstration ne peut pas parvenir à nous dire pourquoi la conclusion est vraie, mais elle peut néanmoins affirmer avec certitude qu’elle est vraie.
Ces preuves n’empiètent-elle pas sur la Foi ? Non, car la Foi ne consiste pas à croire en l’existence nécessaire d’un premier moteur, mais une adhésion personnelle et pleine de confiance à toute la Révélation achevée spécialement en Jésus Christ. Il ne s’agit pas d’une connaissance théorique mais d’un acte de totale soumission motivé par l’amour de Dieu et des Vérités qu’Il nous a révélés. En outre, la Bible ne dit nulle part que l’homme est incapable de découvrir, à la lumière de sa raison naturelle, une certaine connaissance de Dieu et de ses qualités. Au contraire, St Paul affirme « Depuis la Création du monde, nous pouvons contempler ses perfections invisibles avec notre intelligence dans les œuvres qu’il a accompli, comme son éternelle puissance et divinité » ( Rm 1,20).
Il y a quelques philosophes qui ont proposé des preuves de l’existence de Dieu : Aristote, St Augustin, St Bonnaventure, St Albert le Grand, mais aussi St Thomas d’Aquin…
St Thomas d’Aquin a résumé toutes les preuves de l’existence de Dieu en 5 grandes voies (Somme Théologique la Pars, q. 2 ; a 2 et 3). Voici l’argument de chacune de ses preuves :
-Le simple fait que les choses (l’univers, le monde) sont en mouvement, nous renvoie à la nécessité « d’un premier moteur », c’est-à-dire une première cause de mouvement. Pourquoi ? parce que tout est mû, est mû par autre chose. Or toutes séries de causes dépendent nécessairement d’une première cause. Il y a don nécessairement un premier moteur qui n’est pas mû.
-Rien ne peut être cause de spi même, parce que pour l’être, il faudrait qu’il ait existé avant lui-même. Ce qui est absurde. Il faut donc remonter à l’infini les causes efficientes ? Mais s’il n’y avait pas de première cause efficiente, il n’aurait pas non plus de dernier effet, et encore moins de causes efficientes intermédiaires. Or, on voit bien que dans la nature, il y a un ordre de causes efficientes. Il faut donc qu’il y ait aussi une première cause efficiente.
-Si on considère vrai que : Tous les êtres peuvent ne pas exister. Sachant que rien de ce qui ne peut ne pas exister ne peut durer éternellement, c’est-à-dire que tout ce qui peut ne pas exister, à un certain moment, n’existait pas. On déduit alors que TOUS les êtres, à un certain moment, n’existaient pas. Mais s’ils n’existaient à un certain moment, alors qu’il ne devait rien exister maintenant !ce qui est absurde ! Il faut donc que la première prémisse soit fausse : il y a donc (au moins), un être dont l’existence est nécessaire.
-L’imparfait renvoie en effet toujours à quelque chose qui est plus parfait. Or, il y a des choses moins parfaites, moins vraies, moins bonne – et qui ont donc moins d’être – que d’autres. Ces degrés de perfection impliquent nécessairement l’existence d’un « maximum ». Or, puisque ce qu’il y a de mieux dans un genre doit être la cause de tout ce qu’il y a dans le genre (par exemple : ce qu’il y a de parfait dans la cause doit-être la cause de la bonté que l’on trouve dans toutes les choses). Il faut donc conclure qu’il doit y avoir quelque chose qui est cause des êtres et de toutes leurs perfections.
-Tout ce qui est ordonné vers une fin suppose un esprit. Or toutes les choses naturelles sont ordonnées vers une fin. Il doit donc y avoir un esprit par lequel les êtres naturels sont ordonnés vers une fin.
Il est certain qu’on peut être un peu « déboussolé » par ce type de raisonnements quand on n’est pas habitué à l’argumentation philosophique. Cela signifie peut-être tout simplement qu’il faut habituer l’intelligence à manier des concepts qui ne sont pas mathématiques pour arriver à une intelligence philosophique et spirituelle.
Comment donc concilier ces deux affirmations apparemment contradictoires ?  En montrant la part respective du cœur et de la raison dans la Foi chrétienne :
DIEU SENSIBLE AU CŒUR.
La Foi en Jésus Christ est une expérience spirituelle personnelle que l’Esprit  nous donne de faire. Le Nouveau Testament parle des signes à travers le croyant est invité à reconnaitre en Jésus le Messie. Quelque soit son parcours, le chrétien sait très bien que sa foi est le fruit d’une initiative divine absolument gratuite. « personne, a dit Jésus, ne peut venir à moi, si mon Père ne l’attire » (Jn 6, 44). Et nous connaissons la façon dont le Père attire un homme vers son Fils : en répandant l’Esprit dans son cœur. C’est ce même Esprit, pénétrant nos cœurs par le Christ, qui nous permet de dire avec beaucoup de confiance : « Père » !
Cette expérience spirituelle peut se faire indépendamment de toute raison objective de croire.( ref Paul Claudel qui se convertit à Notre Dame de Paris l’après midi de Noel 1886 : « c’est vrai Dieu existe, Il est là » ! C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi. Il m’aime , il m’appelle… Il est là, vraiment là…mes convictions philosophiques étaient entières ; Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient… je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdote absurdes… »
Ce témoignage est vraiment intéressant car on voit très bien le cœur touché par la Grâce, le cœur touché dans ses profondeurs, adhérant à Dieu, alors que l’Esprit n’est pas encore converti, puisque « la religion catholique semble toujours le même trésor d’anecdotes absurdes… »
Claudel va se plonger dans les livres afin d’amener son intelligence à croire sans réticence : « les Pensées de Pascal m’ont à cette époque le plus aider, ouvrage inestimable pour ceux qui cherche la Foi ». Claudel veut mettre sa vie en accord avec la Foi. Claudel vit un véritable combat spirituel… « le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’homme… »
Cet exemple en la personne de Claudel nous montre, avec une parfaite clarté que, pour être pleinement croyant, il ne suffit pas d’avoir le cœur touché par la grâce, d’avoir reçu une révélation ineffable…Il faut encore que la lumière de Dieu pénètre peu à peu l’intelligence et que sa force se transforme en volonté.
Il faut donc ouvrir notre Etre tout entier, à l’invasion de l’esprit. Et cela ne se fait pas sans combat. Un combat que Paul Claudel a évoqué en commentant un verset de l’Apocalypse : « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe (3,20). Il arrive qu’on mette beaucoup de temps à ouvrir la porte : « Esprit de Dieu, n’entrez pas, je crains les courants d’air » !
DIEU DONNE DES RAISONS DE CROIRE.
La Foi est aussi la faculté de repérer son passage à travers les signes qu’Il nous adresse. Car le Dieu auquel adhère la foi chrétienne, et qui conduit les âmes « dans le désert » pour leur parler « au cœur » (Os 2, 16) est également Celui qui s’est révélé à partir d’Abraham, qui s’est manifesté de façon privilégiée sous Ponce Pilate, et qui continue à se rendre présent de façon très spéciale au milieu de son Eglise. Dieu a laissé des traces objectives de son passage ! Dieu nous a donné le besoin de ne rien affirmer sans raison : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu » Il ne réclame pas à Thomas d’avoir réclamé des raisons de croire ! Lui-même durant toute sa mission, n’a-t-il pas multiplié les guérisons pour accréditer sa mission ? Ce qu’il reproche à Thomas, c’est de n’avoir pas accueilli avec confiance le témoignage de ceux qui l’avaient vu ressuscité.
Nous n’avons pas d’autres alternatives : nous ne pouvons connaitre la résurrection du Christ qu’à travers le témoignage de ses témoins privilégiés.
Il y a des signes objectifs du passage de Dieu dans l’histoire des hommes. : La permanence du peuple juif à travers l’Histoire, le témoignage donné par les apôtre après la résurrection de leur Maître, l’histoire merveilleuse de St François d’Assise, les miracles de Lourdes…
Beaucoup de penseurs ont dit leur étonnement de voir les chrétiens fonder leurs certitudes concernant l’Eternité (Dieu, l’au-delà) sur des faits historiques : « Des vérités historiques contingentes ne peuvent jamais devenir la preuve de vérités rationnelles nécessaires », affirmait le philosophe Lessing au siècle dernier.
Autrement dit, ces penseurs veulent bien croire à certaines propositions de l’Evangile parce qu’elles leur semblent raisonnables (ce qui, somme toute, une démarche philosophique), mais ils ne veulent pas y croire parce des faits leur montreraient qu’ « en ce temps là », il s’est produit quelques choses de singulier : L’Eternel est passé du côté du Proche Orient, Il a parlé sous Ponce Pilate et nous devons adhérer à son message (ce qui est la Foi proprement dite).
Nous retrouvons évidemment ici la place centrale qu’occupe dans la pensée chrétienne le mystère de l’Incarnation. A partir du moment où l’on croit que l’Eternel a choisi un lieu, un temps, une race, une mère, des apôtres pour entrer en communication, avec les hommes de tous les temps, nous sommes bien obligés de passer par leur médiations pour savoir ce qu’Il est venu dire et accomplir. Le recours à l’Histoire s’impose.
CONCLUSION.
Ainsi donc, la Foi chrétienne est indissolublement affaire de cœur et de raison. Elle est quelque chose de plus que la simple expérience religieuse qui nous fait sentir Dieu dans le silence de la nature ou la beauté d’un office monastique. Certes, le chrétien ne dédaigne pas de prier, mais dans la mesure où sa foi est la rencontre du Christ ressuscité, elle ne peut se dispenser d’un recours à l’Histoire. Celui dont nous expérimentons la présence dans le cœur à cœur d’une prière est Celui-là même qui est né à Bethléem, qui est  mort à Jérusalem et qui s’est manifesté à plusieurs reprises après sa Résurrection d’entre les morts.
La Foi chrétienne est adhésion à quelqu’un qui a vécu sous Ponce-Pilate. Elle ne peut se dispenser, pour être solide, d’aller vérifier ce qui s’est réellement passé à ce moment là.
« Dans  ta lumière, Seigneur, nous voyons la Lumière » (Ps 36,10). Ce verset du Psaume exprime admirablement bien la complémentarité du rôle joué dans l’acte de foi par la lumière intérieure produite en nos cœurs par l’Esprit Saint et du rôle tenu par tous les  lumignons  que Dieu allume sur notre route afin de nous y montrer la présence du Christ ressuscité. Il y a bel et bien hors de nous même des étoiles que le Seigneur allume dans la nuit de notre histoire, pour manifester la présence de son Fils, encore faut-il que nous recevions dans notre cœur, la lumière de la Foi capable de les repérer. Nous pouvons alors nous laisser guider par elles jusqu’à la personne du Christ, vraie lumière venue dans ce monde.

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