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Les rapports entre la philosophie morale et l’éthique appliquée

Leclercq Emmanuel

Mars 2012

Les rapports entre la philosophie morale et l’éthique appliquée.

 

Les rapports entre la philosophie morale et l’éthique appliquée constituent une question tout à fait contemporaine, car l’expression « d’éthique appliquée » apparaît aux Etats-Unis aux cours des années 1960 avec l’explosion des nouveaux champs d’interrogation éthique au sein de la société. Dans le courant des années 1970, certains de ces champs se sont stabilisés et polarisés en « bioéthique », « éthique environnementale », « éthiques des affaires », « éthique professionnelle ». ces secteurs, regroupés sous le vocable « d’ éthique appliquée », ont acquis progressivement leurs lettres de noblesses. On peut cependant s’interroger  sur les liens qu’entretiennent ces pratiques et ces discours avec la longue tradition de pensée en philosophie morale. S’agit-il d’une facette contemporaine du débat concernant le rapport entre théorie et pratique ? ou encore de la création d’une discipline particulière de la philosophie ? ou alors d’une étiquette et d’un mauvais usage linguistique ?

Afin de répondre à ces questions, il serait intéressant d’examiner les conditions qui ont favorisé l’émergence de l’éthique appliquée,  puis définir spécifiquement ces champs, et enfin discuter de la nature des liens entre philosophie morale et éthique appliquées, dans la mesure où ceux-ci pourraient conditionner certains développements futur de la philosophie morale.

 

Condition d’émergence de l’éthique appliquée.

 

La philosophie morale anglo-américaine, pendant toute la première partie du XX siècle, a largement été dominée par la méta- éthique. L’investigation philosophique s’est concentrée sur l’analyse logique ou linguistique des énoncées moraux, par exemple, en s’interrogeant sur l’emploi, la spécificité, la signification des prédicats moraux comme « bon », « juste », « devoir », etc. Ce travail analytique se pose comme neutre au plan axiologique (plan des valeurs).

Pendant cette période, les questions de contenu morale étaient davantage discutées à partir de perspectives disciplinaires qui défendaient des positions soit dogmatiques (à partir d’un système religieux donnée), soit relativistes (psychologisation ou anthropologisation de l’éthique). Ainsi, par exemple, dans le champ de la médecine, les théologiens moralistes catholiques, en suivant les textes papaux, ont discuté d’insémination artificielle (1949), d’expérimentation humaine (1956), de psychopharmacologie (1958), etc. Quant aux positions relativistes, elles prenaient appui soit sur la psychologie et la psychanalyse qui insistent sur le rôles des émotions et des désirs inconscients dans les opinions morales, ou encore sur l’anthropologie qui souligne les différences de mœurs et de coutumes entre les groupes humains. Dans cette perspective, l’éthique apparaît donc davantage comme une question de goût et de sensibilité qu’un objet de la raison.

Vers le début des années 1960, différents éléments vont modifier ce tableau. D’un côté de la philosophie morale, la méta- éthique connaît un essoufflement, qui se traduit par le délaissement de l’analyse des règles d’emploi des prédicats moraux aux profits d’autres éléments spécifiques au discours moral : une certaine universalité, un rapport aux intérêts et aux besoins, les raisons qui guident l’action. Les philosophes se tournent à nouveau vers les éthiques substantielles, c’est-à-dire les théories morales qui définissent à la fois la notion de bien (le système éthique), et délibération qui permet une justification de l’acte morale (la procédure de décision rationnelle).

Ce regain d’intérêt pour l’éthique substantielle a pour objet direct, d’une part, les bouleversements sociaux qui se multiplient tant au plan de la vie privée (la libération sexuelle, le matérialisme…), qu’au plan de la vie publique (l’affirmation des droits individuels et collectifs, la décolonisation, etc). D’autre part, cet intérêt vise tout particulièrement le développement des techniques et des sciences qui présente une double face, l’une associée au progrès (amélioration des conditions de vie), l’autre présentant des dangers (dégradation de l’environnement, manipulation technique de l’être humain). Ainsi les débats en philosophie morale se sont progressivement portés sur des questions de justice (équité, formes de l’Etat) et sur la vie bonne (les contenus de la vie morale individuelle) dans une société pluraliste où les repères éthiques  sont plus nécessairement partagés mais plus encore peuvent être subjectivement irréductible. Une partie de ces discussions concerne des situations précises de la vie quotidiennes et consistent en des analyses de cas pratiques tels qu’ils se présentent dans les hôpitaux, les entreprises. Progressivement, des philosophes ont été sollicités pour donner leur avis, clarifiés les enjeux et participer à des formations et des enseignements spécialisés. Cette approche éthique directement en lien  avec des situations concrètes est dénommée « éthique appliquée ».

 

Caractéristiques de « l’éthique appliquée ».

 

L’expression « éthique appliquée », en faisant référence à une analyse éthique des situations précises, met l’accent sur la résolution pratique. L’importance est donnée ici au contexte, à l’analyse des conséquences, à la prise de décision. Cette visée perspective plutôt que réflexive, s’exerce surtout dans les secteurs des pratiques sociales et professionnelles. Ainsi, des champs d’intérêts particuliers se sont distingués peu à peu : bioéthique, éthiques professionnelle, éthique des affaires, éthique de l’environnement. Chacun a cerné son objet d’investigation éthique et a tenté de définir les méthodes d’analyse éthique. Ces trois secteurs concernent trois préoccupation majeures de nos sociétés industrialisées : les avancées de la biomédecine, les relations socio-économiques, dans nos Etats de droit, et l’avenir de l’équilibre naturel de la planète.

 

La bioéthique :

Elle se présent comme un nouveau champ d’interrogation éthiques sur les pratiques technoscientifiques en bio médecine .Englobant mais dépassant l’éthique médicale,  la bioéthique s’intéresse à l’ensemble des problèmes suscités par la biomédecine, qu’ils touchent les humains ou les règnes animal et végétal, qu’ils aient ou non une vie thérapeutique, tout en incluant les dimensions sociopolitiques. La biotechnique est caractérisée d’abord par le droit et la théologie. Elle crée un espace d’interaction communicationnelle dans l’espace public ou pluraliste, où différentes communautés de pensées peuvent exprimer et discuter du sens de leurs croyances et de leurs valeurs qui sont mises en question par le développement biomédical. Ensuite la bioéthique se présente sous la forme d’un  discours et de pratiques normatives (enseignement, participation à des comités d’éthique). Les deux principales méthodes éthiques utilisées permettant une visée normative sont d’une part, une forme de casuistique qui fonctionne par analogie de cas en tenant compte des conséquences et du contexte particulier, et d’autre part, une forme d’universalisme formel, faisant référence à la philosophie des droits de l’homme, à partir de laquelle on cherche à identifier des normes générales qui permettraient d’atteindre un consensus étendu de la société, voir à l’humanité.

 

L’éthique professionnelle :

Elle se présente comme un champ d’interrogations éthiques très large dans la mesure où tous les secteurs professionnels de nos sociétés industrialisées sont à priori concernés : l’architecture, le génie, les affaires, l’administration, les communications… Aussi parlera t- on plus spécifiquement d’éthique des affaires.

L’éthique professionnelle se trouve au cœur des questions concernant la structure sociale de nos sociétés industrialisées. Rappelons que ces derniers possèdent un certain nombre de caractéristiques qui conditionnent les questions éthiques. Historiquement, nos sociétés s’appuient sur trois forces normatives qui convergent ou s’opposent : premièrement, l’économie qui fournit les valeurs (efficacité, rendement), ainsi qu’une rationalité selon laquelle tout s’évalue en termes de coûts/bénéfices. Deuxièmement, le développement technoscientifiques qui, par l’usage d’une rationalité de type opératoire, fournit des procédés et des moyens à l’économie ; troisièmement, le droit qui en réglementant les rapports sociaux, établit des normes et des interdits. Or, dans nos sociétés, l’interaction étroite entre  économie et techno-science a induit un déplacement des emplois vers le secteur des services (secteur tertiaire) qui regroupent plus de deux tiers des services. Ce secteur exige des compétences spécialisées qui correspondent assez souvent à un champ de pratiques spécifiques, voire réservées, c’est-à-dire professionnelles. Ce phénomène de professionnalisation de la sphère du travail appelle des règles internes à chaque profession qui s’expriment par différente modalités : les « bonnes pratiques », qui sont souvent des règles techniques ; la déontologie et des codes éthiques qui déterminent les valeurs professionnelles, ainsi que les obligations, les droits et les responsabilités associés à la pratique professionnelle ; le code de déontologie qui inclut, outre les principes, des procédures d’organisation de la profession et des dispositions légales pour juger des actes dérogatoires.

La multiplication et l’évolution des pratiques professionnelles, alliées aux phénomènes de la bureaucratisation qui traverse nos sociétés, à la fois complexifient les structures sociales et rendent les rapports sociaux plus difficiles. Aussi, n’est-il pas étonnant que des réflexions éthiques liées spécifiquement aux différentes professions se cristallisent sous la forme « d’éthique professionnelle ». Ces interrogations éthiques renvient souvent aux problèmes pratiques d’ordre socio – professionnelle rencontrés par les membres d’une même profession, tels, par exemple, la dangerosité d’une technoïde et la question de la responsabilité sociale, la loyauté de l’employé, la confidentialité et le délit d’initié…Cependant l’éthique professionnelle dépasse ce cadre et s’interroge plus largement sur le rôle social de la profession, ses responsabilités, sa fonctions, ses buts, son attitude face aux risques et à l’environnement.

Tout comme la bioéthique, l’éthique professionnelle est caractérisée d’abord par le dialogue pluridisciplinaire. L’éthique, le droit, l’anthropologie par exemple, permettent l’élargissement du problème identifié en introduisant une perspective décentrée, ‘est à dire qui ne soit pas réductrice à des savoirs experts. An plan méthodologique, l’analyse éthique se préoccupe de cas concrets bien documentés tant au plan technique que dans ces autres dimensions. Elle vise la clarification du dilemme éthique dans le but de fournir des avenues normatives, voire des solutions précises. L’éthique professionnelle se présente également sous la forme du discours et de pratiques normatives.

 

L’éthique de l’environnement.

Encore appelée « éthique environnementale », « éco – éthique »,  ou «  éco – philosophie », l’éthique de l’environnement regroupe tout un champ de question ayant pour objet les relations qu’entretient l’être humain avec la nature. La réflexion éthique vise à justifier un ensemble plus ou moins structuré selon le cas, de comportements, d’attitudes, de valeurs à l’égard des animaux, du vivant…

Dans ce champ très vaste, le développement techno – scientifique, est à nouveau au centre de la réflexion. Depuis le XIX siècle, l’être humain utilise de plus en plus technologiquement la biosphère par les moyens de l’instrumentation, l’industrialisation… Or ce développement technique, s’il induit certains progrès pour l’humain, porte également des éléments négatifs, voire destructeurs d’écosystèmes, en générant les pollutions industrielles ou agricoles, la production de matière dangereuse… Les questions éthiques s’élargissent donc au conditions de survies de la planète, à la place de l’être humain dans la nature, à la distribution équitable des richesses et aux conditions du bien-être de l’humanité.

Tout comme la bioéthique, l’éthique de l’environnement est caractérisée d’emblée par le dialogue pluridisciplinaire. L’écologie (plus largement la biologie) est la discipline scientifique qui fournit les données factuelles et techniques ainsi que les alternatives pratiques. Aussi est-elle le partenaire essentiel de la réflexion éthique. Cependant, tout comme l’éthique professionnelle, l’économie et le droit constituent deux forces normatives incontournables auxquelles s’ajoute le politique, car les enjeux environnementaux sont souvent le site de rapport de forces entre différents acteurs sociaux (entreprise….). D’autres disciplines sont également mise à contribution telle que la sociologie, l’anthropologie. Ce dialogue pluridisciplinaire est peut être encore plus difficile que les autres secteurs de l’éthique, appliquée en raison de la complexité des problèmes (du micro au macro), de leur interconnexions sur de nombreux plans (des structures sociales) aux régimes politiques, des transferts de technologies, aux rapports culturels vis-à-vis de la Nature, de la mondialisation de l’économie et des rapports entre pays industrialisés et en développement etc.). En pratiques, les enjeux financiers, les critères économiques et les forces politiques, rendent le dialogue difficile et la résolution de problème passe souvent par un mode de confrontation qui aboutit régulièrement à un règlement d’ordre juridique. Cependant, on voit apparaître progressivement d’autres modalités de résolution de problème environnemental, où l’analyse éthique est davantage sollicitée sur un mode rhétorique

L’analyse éthique des questions d’environnement reste encore peu systématisée au plan méthodologique bien que l’on puisse identifier quelques courants dominants. Un premier courant, tout comme en bioéthique, s’intéresse avant tout aux cas, aux situations concrètes. L’analyse éthique porte soit sur des problèmes locaux somme la protection d’un espace boisé dans un centre urbain ou la gestion des déchets, etc. Dans chacun de ses cas, l’analyse éthique est orientée en fonction d’une gestation du problème environnemental. A nouveau, il s’agit d’une forme de casuistique par laquelle il s’agit d’identifier le problème éthique, de clarifier les enjeux (va-t-on adopter une perspective anthropocentriste ou écocentriste ?) et, ultimement, de proposer des avenues normatives pour résoudre le problème. La visée de cette approche méthodologique est la prise de décision sans une situation précise et bien documentée.

Le deuxième courant élargit l’analyse éthique des questions environnementales à des décisions plus réflexives. Une première approche, plus anthropocentristes, s’inscrit dans le sillage des théories éthiques traditionnelles en tentant de reformuler plusieurs concepts afin qu’ils soient adaptés au contexte contemporains dominée par le développement des sciences et des techniques. Ainsi, des philosophes discutent du concept de « communauté morale » et de son extension. Par exemple, l’utilitarisme de Peter Singer  propose que les animaux, par leur capacité de souffrir, rejoignent les êtres humains dans la communauté morale afin que leurs intérêts soient considérés comme un droit. D’autres, en dialogue avec des juristes, s’interrogent sur l’idée de faire de la nature un sujet de droit ou encore un « patrimoine vivant », afin de définir le contenu de cette protection juridique. Cette approche est plutôt critique de l’héritage de Descartes (« maitre et possesseur de la nature »), et de l’idéal du progrès technique et moral du XIX siècle, mais fondamentalement, adhère à l’idée de la primauté de la rationalité humaine dans sa capacité de gestion « sage » des problèmes environnementaux.

Une seconde approche, rejetant l’anthropocentrisme, en appelle à un renversement de perspective, et propose une forme de holisme selon lequel il s’agit de redécouvrir les liens fondamentaux qui unissent tous les vivants (biocentrisme) où l’ensemble de la communauté écologique (vivants et non vivants) dont les humains ne constituent qu’un élément (ecocentrisme).

L’éthique environnementale se présente, tout comme la bioéthique, sous la forme de discours et de pratiques normatives. Cependant, ces pratiques pluridisciplinaires sont pour l’instant assez hétérogènes et vont de la militance écologique à la formulation de directives internationales, en passant par le travail de recherche sur un problème précis.

 

Les éléments communs :

En résumé, l’analyse des différents secteurs de l’éthique appliquée permet d’identifier plusieurs éléments communs, caractérisant ce champ vaste de « l’éthique appliquée ». Le premier concerne le souci de répondre aux problèmes pratiques et concret souvent liés à des pratiques professionnelles et sociales, afin que l’analyse éthique puisse ultimement proposer des avenues normatives. Le développement techno- scientifique se situe au cœur de ces  problèmes, instituant un nouveau rapport au temps et à l’espace dont tient compte (ou non), l’analyse éthique. Le deuxième élément concerne le dialogue pluridisciplinaire qui est une condition essentielle pour dépasser les cloisonnements, en exprimant le plus de facette du problème. Au plan méthodologique, les conditions de cette confrontation pluraliste, se développent progressivement dans chaque secteur : l’analyse éthique est davantage de type casuistique ou conséquentialiste. Enfin, troisième élément, les différents secteurs de l’éthique appliquée se présentent sous la forme de discours et pratiques. Pratiques et discours présentent une interaction communicationnelle forte.

 

Les liens entre philosophie morale et éthique appliquée.

 

Quels sont les liens qu’entretient l’éthique appliquée (pratiques et discours), avec la tradition de pensée en philosophie morale ?

Le terme d’ « éthique appliquée » peut porter à confusion. Certains ( B. Gert, C.Harris) laissent entendre qu’il s’agit de l’application d’une théorie éthique. Ceci impliquerait le choix d’une théorie éthique pour l’ensemble de trois champs décrits précédemment, dont les règles seraient alors déductivement appliquées à des situations concrètes. Une telle définition entérine une distinction radicale entre théorie et pratique ainsi que le jugement péjoratif qui voit là, dans cette façon d’appliquer les règles morales comme un suit une recette de cuisine, de la « sous- philosophie ». Or, clairement, avec les caractéristiques décrites plus haut, l’éthique appliquée ne se réduit pas à une éthique « à appliquer ».

L’éthique appliquée présente des caractéristiques qui s’opposent précisément à un modèle déductiviste en philosophie morale et à une séparation nette entre théorie et pratique. L’accent mis sur les cas pratiques souligne l’importance accordée au contexte. Ce dernier n’est pas central pour les théories morales de type déontologique (le kantisme par exemple). Le fait que l’analyse éthique ait une visée normative, indique clairement le souci de tenir compte des conséquences de l’action morale actuelle, voire futures (pour les générations futures) ; d’ailleurs, dans les début, ceci favorise implicitement le choix de théories morales de type téléologique (l’utilitarisme, le conséquentialisme). Ce souci de contexte et de conséquences de l’’acte moral conduit davantage aux choix méthodologique de l’équilibre  réfléchi (réflexive equilibrium de John Rawls) où un mouvement d’ajustement réciproque se produit entre la réflexion philosophique liée à une théorie morale et des descriptions et évaluations de cas concret.

Ce mouvement d’équilibre réfléchi est identifiable dans l’utilitarisme, mais aussi dans le néo-kantisme et le néo- aristotélisme. Mais plus globalement comme le souligne R. Hare, l’éthique appliquée est un élément de renouvellement réflexif au sein même de la philosophie morale. Dans la mesure où elle force des clarifications du langage moral dans ses significations, ses usages et sa logique. Hare insiste sur le travail analytique de clarification au sein des problèmes et des débats d’éthique appliquée ; il n’est pas le seul à lier les exigences de cohérences logique de la méta éthique à des théories substantielles comme l’utilitarisme. Ainsi pour Hare, ce que peut gagner une théorie morale à s’immerger dans les problèmes pratiques, n’est pas tant sa propre confirmation que la possibilité de produire des accords fondées en raison, à partir de principes qui tendent vers une universalité, donc , en pratique, qui soient reconnus par le maximum de personnes. Ce travail éthique « à l’intérieur » des problèmes pratiques permet en même temps un redéploiement théorique.

P. Singer, dans Pratical Ethics, donne un bon exemple de cette confrontation entre l’utilitarisme et les problèmes éthiques concrets (des animaux aux fœtus humains, en passant par l’environnement et les inégalités sociales).Il s’adresse moins à la signification des termes moraux dans les jugements éthiques qu’aux jugements qui se traduisent en actions et en comportements éthiques. Se détachant d’un certain anthropocentrisme de l’utilitarisme classique qui définit le critère de moralité comme le principe d’utilité pour le plus grand nombre (la tendance d’une action à produire le bonheur, compris comme la maximisation du plaisir par rapport à la douleur), P. Singer s’intéresse particulièrement à la définition de la communauté morale donnée par les utilitaristes classiques, c’est-à-dire l’ensemble des êtres sentants. La façon dont nos sociétés occidentales traitent, par exemple les animaux, par l’élevage intensif ou la transformation génétique (animaux transgéniques), consistent en une instrumentalisation qui nie les intérêts propres des animaux. Singer développe un utilitarisme fondé sur l’égale considération des intérêts. Celle-ci doit aussi s’appliquer aux animaux non humains, ce qui n’implique pas l’égalité des traitements (les animaux ne sont pas égaux aux humains). La façon de traiter les êtres sentants est évaluée en fonction des intérêts propres de chacun (l’intérêt minimal de tout être sentant est de ne pas souffrir). D’ailleurs, explique Singer, les êtres humains sont suffisamment rationnels pour adopter un point de vue plus général selon lequel leurs intérêts ne sont pas plus importants que les intérêts des autres êtres sentants. Ceci donne un fondement rationnel à la prise de décision éthique. On conçoit aisément comment l’utilitarisme des intérêts de Singer entre en dialogue avec les trois champs de l’éthique appliquée, tant au plan des pratiques décisionnelles qu’au plan du développement théorique.

Dans leur confrontation avec des problèmes éthiques concrets, les éthiques déontologiques, en particulier le néo kantisme, sont également saisies par ce mouvement de redéploiement éthique. T. Engelhardt, dans The foundations of bioéthics, pose les bases d’une éthique générale qui s’appliquerait aux questions biomédicales. Largement inspirée de la morale kantienne, il propose une éthique fondée sur l’autonomie du sujet moral. Celui-ci est appelé à vivre dans une société pluraliste où différents visions du Bien coexistent. L’éthique ne peut pas se définir comme une éthique de la vie bonne, mais plutôt comme une éthique procédurales qui résout pacifiquement les conflits au sein d’une société par la négociation et le respect mutuel. L’entrée sur la bioéthique explique davantage cette théorie.

P ; Taylor, s’inspire également du kantisme et dans son livre Respect for Nature : a theory of environnemental Ethics, propose un système d’éthique de l’environnement centré sur la vie (biocentrique). Le biocentrisme se présente comme une conception du monde. Taylor distingue d’abord une éthique humaine qui reconnait, d’une part, les agents moraux (les personnes qui ont des obligations et des responsabilités et qui peuvent être tenues responsables de leurs actes) et, d’autre part, les sujets moraux qui sont des entités que l’on peut traiter de façon juste ou injuste. Les sujets moraux sont étendus aux animaux et aux autres vivants non humains. Cet élargissement s’ouvre alors ensuite sur cette éthique de l’environnement par laquelle Taylor cherche à définir les obligations des sujets moraux envers les autres entités et le respect qui est dû à celles-ci. Parce qu’il y a appartenance commune des êtres humains et des autres organismes vivants à une communauté universelle de vie, chacun possède une dignité inhérente. Un seul et même concept de liberté s’applique alors à tous. Il consiste à réaliser sans entraves son bien. Les agents moraux ont l’obligation de préserver et de promouvoir le bien de cette entité comme une fin en soi et par égard pour cette entité elle-même. Cependant, en cas de conflits entre les obligations de l’éthique humaine et celle de l’éthique de l’environnement, il importe de minimiser les violations d’une obligation à l’aide de certains principes. Selon Taylor, il faut renoncer à une attitude d’exploitation de la nature : on peut utiliser la nature comme moyen, mais seulement comme un moyen. Taylor tente donc une réinterprétation de l’éthique kantienne par une réintégration de la relation du sujet moral à l’environnement en tentant de dépasser la relation sujet-objet dans sa dimension instrumentale.

Dans la mouvance du néo- aristotélisme, certains philosophes se sont également intéressés aux questions d’éthique appliquée et l’on peut constater à nouveau, ce mouvement de redéploiement théorique au sein de la philosophie morale. Alasdair MacIntyre, par exemple, s’appose à une éthique descendante à prétention anhistorique, non dépendante des changements sociaux. Il constate qu’il est difficile de s’entendre sur le contenu moral de la vie bonne, or c’est directement ce qui est mise en cause dans le développement de l’éthique appliquée. On peut s’entendre plus facilement sur des règles générales abstraites qui posent des interdits. Ce qui est demandé à l’éthique appliquée, consiste en une aide dans le but de poser des limites, d’encadrer des pratiques, de donner sens et contenu (des pistes d’interprétation) à des actes posés par des individus dans le cadre de leur rôle social et professionnel. Aussi ce travail éthique consiste essentiellement, pour MacIntyre, en une reformulation d’anciennes règles à la lumière soit d’une nouvelle situation (entraînant une extension de la règle), soit d’une nouvelle compréhension de la règle (ce qui l’oblige à un retour sur le passé) qui entraîne une soit une extension de l’application de la règle, soit un renforcement d’un interdit en précisant les aspects secondaires de cet interdit. La justification morale de cette formulation tient à ce qu’une communauté particulière y voit une possibilité d’atteindre un bine substantiel et qu’il y a un accord au sein de cette communauté. Ce processus de reformulation est rationnel et implique une dynamique de hiérarchisation. Le cas individuel estla pierre angulaire qui permet les reformulations de la règle. Une règle morale ne peut donc pas exister en dehors son application. La règle est une règle morale, si l’obéissance est requise dans l’exercice des vertus désignées comme les dispositions du caractère moral du sujet, et dans la mesure où la vertu de justice est prééminente. Pour MacIntyre, le champ de l’éthique appliquée est une façon de rouvrir les discussions de philosophie morale déjà à l’œuvre depuis des siècles mais dans le contexte contemporains, ce qui oblige à des clarifications et à des réinterprétations.

Il est difficile ici de ne pas évoquer le Principe responsabilité de Hans Jonas. Si on peut accuser MacIntyre de ne pas prendre la pleine mesure du danger nihiliste du développement technoscientifique, cette critique ne peut pas être adressée à Jonas. Celui-ci, dans une démarche de type fondationnel en philosophie morale, va tenter de fonder absolument (ontologiquement) la valeur de l’être humain de façon rationnelle. Il propose une philosophie de la nature finaliste où valeur et finalité se lient : a de la valeur ce qui est pris pour but. L’évolution biologique et cosmique est finalisée en l’humain qui contient et cumule la valeur de ce qui est (l’humain est à la fois sensibilité et conscience). L’homme prote donc une responsabilité (de lui dépend le futur de l’être et des étants) qui s’étend aux générations futures. Jonas institue un nouveau rapport au temps : la responsabilité est définie comme est définie comme étant celle des êtres humains, guidée par la prudence dans les choix et l’anticipation des conséquences. Jonas est donc très prudent dans les questions d’éthique appliquée et plaide davantage pour une limitation du développement technoscientifique dans la mesure où celui-ci peut détruire l’essence même de l’être humain.

Tous ces exemples témoignent assez bien de ce travail éthique « à l’intérieur » des problèmes pratiques qui permet en même temps un redéploiement théorique au plan de la philosophie morale. Ainsi par ce travail, des concepts fondationnels et substantiels comme « nature (-biosphère) », « personne (-êtres sentants) », « esprit (-cerveau) », « propriété (-patrimoine) » sont reformulés ou révisées par le biais d’analyses éthiques qui interrogent tant les pratiques que les théories éthiques traditionnelles ou composites de la philosophie morale. Il est clair cependant que ce travail est difficile, et que, dans le dialogue pluridisciplinaire de l’éthique appliquée, des voix se font entendre pour que soit prises des options plus  pratiques davantage orientées vers des politiques. Certains voient dans le développement de l’éthique appliquée une réduction de l’ambition théorique pour répondre concrètement à des problèmes complexes et urgents.

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