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Réflexion philosophique sur Soi-même comme un autre

Leclercq Emmanuel

Doctorant Philosophie

Mars 2018.

 

Réflexion philosophique sur Soi-même comme un autre.

(Paul Ricoeur).

INTRODUCTION :

Présentation de la vie et l’œuvre philosophique de Paul Ricœur.

DEVELOPPEMENT :

I)                    Soi-même comme un autre.

1.1  la visée éthique :

–          le soi.

–          Autrui.

–          la société.                                            Il _________  Je _________Tu

1.2  La confrontation à la norme morale.

1.3  La sagesse pratique.

II)                  « De la morale à l’éthique et aux éthiques »

2.1 Ethique et morale.

2.2 La morale.

2.3 L’éthique antérieure ou éthique fondamentale

2.4 Les éthiques postérieures comme lieux de la sagesse pratique.

CONCLUSION     : De Soi-même comme un autre à « De la morale à l’éthique et aux éthiques » : quelle évolution peut-on discerner dans la réflexion de Ricœur ?

 

Citations utilisées :

– « la visée d’une vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes ». (Thomasset)

– « La nébuleuse d’idéaux et de rêves d’accomplissement au regard de laquelle une vie est tenue pour plus ou moins accomplie ou inaccomplie ». (Ricoeur)

– « Le terme fixe d’une référence et de lui assigner une double fonction, celle de désigner d’une part, la région des normes, autrement dit des principes du permis et de défendu, d’autre part, le sentiment d’obligation en tant que face subjective du rapport d’une sujet à des normes ». (Ricoeur)

– « Montrer comment nous avons besoin d’un concept ainsi clivé, dispersé de l’éthique, l’éthique antérieure pointant vers l’enracinement des normes dans la vie, et dans le désir, l’éthique postérieure visant à insérer les normes dans des situations concrètes ».  (Ricoeur)

– « que la seule façon de prendre possession de l’antérieur des normes, vise que l’éthique fondamentale, c’est d’en faire apparaître le contenu au niveau de la sagesse pratique ». (Ricoeur)

– « Le repère principale  et le noyau dur de toute problématique ».(Ricoeur)

– «  Un compte-rendu exact de l’expérience morale commune, selon laquelle ne peuvent être tenue pour obligatoires que les maximes qui satisfont à un test d’universalisation », vu comme une « stratégie d’épuration, visant à préserver les usagers légitimes du prédicat d’obligation » (Kant)

– « qui vise en négatif la dignité d’autrui aussi bien que la dignité propre », et qui dès lors « exprime en terme négatif la reconnaissance de ce qui fait la différence entre un sujet morale et un sujet physique ». (Ricoeur)

– «  La norme ne présuppose rien de plus qu’un sujet capable de se poser en posant la norme qui le pose comme sujet ». (Ricoeur)

– « Le seul moyen de donner visibilité et lisibilité au fond primordial de l’éthique, est de le projeter au plan postmoral des éthiques appliquées ».(Ricoeur)

– « composer avec le respect d’autrui dans l’échange des attentes en quoi consiste concrètement la promesse ».(Ricoeur)

– «  La structure commune à toutes ces dispositions favorables à autrui, qui sous-tendent les relations courtes d’intersubjectivité ». (Ricoeur)

– « être interprétée de façon extensive comme la formule générales des rapports de citoyenneté dans un Etat de Droit ». (Ricoeur)

– « On peut tenir pour équivalentes les deux formulations suivantes :

D’un côté, on peut tenir la moralité pour le plan de référence par rapport auquel se définissent de part et d’autre une éthique fondamentale qui lui seraient antérieure et des éthiques appliquées qui lui seraient postérieures. D’un côté, on peut dire que la morale, dans son déploiement de normes privées, juridiques, politiques, constitue la structure de transition qui guide le transfert de l’éthique fondamentale en direction des éthiques appliquées qui lui donnent visibilité et lisibilité sur le plan de la praxis ». (Ricoeur)

 

Bibliographie :

 

–          Paul Ricoeur., Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

–          Paul Ricoeur, « De la morale à l’éthique et aux éthiques » in Le Juste 2, Paris, Esprit, 2001.

–          A. Thomasset., Paul Ricœur. Une poétique de la morale. Aux fondements d’une éthique herméneutique et narrative dans une perspective chrétienne, Presses Universitaires de Louvain, coll. « Bibliothecca Ephemeridium Theologicarum Lavaniensium », XCCIV, Leuven, 1996.

 

INTRODUCTION

 

Né à Valence en 1913. Il étudie la philosophie à Renne et en Sorbonne. Après ses études qu’il achève en Sorbonne, il s’installe à Paris, où il fréquente Gabriel Marcel et découvre Husserl. Mobilisé au moment de l’entrée de la France dans la seconde guerre mondiale, il est fait prisonnier dans différents camps d’internement en Allemagne jusqu’en 1945. La longue période de captivité est paradoxalement féconde. Il se familiarise en effet avec la philosophie allemande, en l’occurrence Jaspers et Heidegger et traduit Husserl. Libéré, il est nommé attaché de recherches au CNRS et en 1948, il enseigne l’histoire de la philosophie à l’Université de Strasbourg. Deux ans plus tard, il soutien sa thèse de doctorat sur la phénoménologie de la volonté. Il s’engage par ailleurs beaucoup dans la revue « Esprit » dont le fondateur est le père du Personnalisme, à savoir Emmanuel Mounier. En 1956, il est nommé Professeur de Philosophie en Sorbonne d’où dix ans après il partira à Paris X (Nanterre). A partir de 1969, il y exerce les fonctions de Doyen pendant peu de temps. Il parcourra alors le monde en enseignant dans de prestigieuses universités comme celle de Louvain, Montréal, Yale et Chicago. Il est décédé en 2005.

 

Voyons maintenant quelques traits importants de sa philosophie qui nous permettront de nous plonger plus à même dans l’exposé :

 

La réflexion philosophique telle que la pratique Ricœur, exige que les sphères épistémologiques touchées par les questions qu’il étudie, ne soit pas évitées, mais qu’elles deviennent des sources de difficultés qui l’a font avancer. C’est ce mouvement, à mon avis, original, reportant toujours à plus tard, l’instant du retour réflexif, qui définit l’allure de l’itinéraire de sa pensée. Ricœur est attentif aux problèmes de la subjectivité. Il puise cette réflexion dans la pensée de Gabriel Marcel qui a un intérêt particulier pour la philosophie concrète, dans la pensée d’Husserl dont la familiarité l’oriente vers la phénoménologie, ou encore dans celle de  Nabert, avec sa philosophie réflexive centrée sur l’éthique (et particulièrement l’énigme du mal). Il est intéressant de souligner de Ricœur ne met pas en avant l’être savant, connaissant, mais celui qui décide, agit et assume sa condition humaine d’homme fragile. Marquée par la meilleur philosophie réflexive, son œuvre s’étend de la phénoménologie à la philosophie du langage et à la théorie de l’interprétation jusqu’à la philosophie juridico-politique. Il a eu à dialoguer tour à tour avec la linguistique, l’ethnologie, l’histoire des religions, la critique littéraire et l’exégèse biblique. Ricœur a toujours été un philosophe engagé, qui s’interroge sur le pouvoir, les totalitarismes, le mal et la justice révélant un style particulier de protestation et une envie de fonder un agir raisonnable. L’action humaine est le fil conducteur et principal autour duquel se tisse son œuvre.

 

C’est par ce thème de l’action humaine que nous pouvons plus à même rentrer dans cet exposé.

 

En effet, Paul Ricœur, présente dans son Livre Soi-même comme un autre[1], une « petite éthique », qui constitue une synthèse impressionnante de divers apports philosophiques, (particulièrement Aristote et Kant), et propose une conception stimulante pour la réflexion sur l’agir aujourd’hui.

Rappelons que l’on oppose généralement la démarche d’Aristote qualifiée de téléologique (axée sur la fin recherchée : la visée de la vie bonne,  et celle de Kant, qualifiée de déontologique (axée sur le devoir). Ricœur considère que cette opposition est souvent exagérée. Il estime plutôt qu’Aristote et Kant se situent à deux niveaux réflexifs différents :

Aristote au niveau du désir qui structure le champ pratique.

Kant au niveau de l’obligation, du devoir, de la loi, donc des normes.

Ricœur s’inspire de ces deux approches, et les articule, afin de rendre compte de l’ensemble de la démarche éthique dans sa complexité.

 

  1. I.                   Soi-même comme un autre.

 

I.1. la visée éthique.

 

Moment premier, l’éthique est une visée qui s’enracine dans le désir : elle est un souhait, ou plus fortement un souci (et non un impératif) : « la visée d’une vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes [2]». Nous le voyons donc, elle se déploie dans trois dimensions, soi, autrui, et les relations sociales.

 

La visée éthique (ricoeurienne) précède la morale et l’obéissance du sujet aux normes. Cette visée éthique, que l’on peut définir comme « un mouvement provoqué par le désir d’être de la liberté »[3] se trouve à la racine de l’éthique.

 

Ricœur précise que la visée éthique consiste, en fait, en une interaction de trois pôles conceptuels qui ont pour modèle les trois pronoms personnels je, tu, il. Les deux premiers pôles parlent de la liberté en première et deuxième personnes. Le troisième pôle, avec sa dimension de neutralité, prépare l’arrivée de l’idée de loi, qui permet de passer de l’éthique à la morale. Ricœur synthétise la visée éthique par cette formule :

« la visée de la « vie bonne » avec et pour autrui dans des institutions justes »

 

Si nous proposons d’introduire l’éthique dans une discussion sur l’Etat et la confiance, et précisément à travers Paul Ricœur et sa « petite éthique », c’est à cause du triangle de facto institué par sa conception de l’éthique, triangle où l’Etat occupe une place naturelle : le je vise une « vie bonne » (estime de soi), avec et pour autrui (sollicitude pour tu). Avec cette dimension dialogale de l’éthique, le souci de soi et le souci de l’autre se trouvent réunis, au point que l’estime du tu comme un autre je deviens équivalent à l’estime du je comme un autre tu. Citons Ricœur :

« La similitude est le fruit de l’échange entre estime de soi et sollicitude pour autrui. Cet échange autorise à dire que je ne puis m’estimer moi-même sans

estimer autrui comme moi-même. Comme moi-même signifie : toi aussi tu es capable de commencer quelque chose dans le monde, d’agir pour des raisons, de hiérarchiser tes préférences, d’estimer les buts de ton action et, ce faisant, de t’estimer toi-même comme je m’estime moi-même.

 L’équivalence entre le « toi aussi » et le « comme moi-même » repose sur une

CONFIANCE qu’on peut tenir pour une extension de l’attestation en vertu de laquelle je crois que je peux et que je vaux. »

 

Autrement dit l’ETHIQUE selon Ricœur introduit à la fois la RELATION et la CONFIANCE, à travers les deux premières bases du triangle.

 

Mais le troisième terme est « dans des institutions justes ». Jusqu’à présent, nous sommes restés au niveau des relations interpersonnelles. Mais l’autre n’est pas seulement le tu, il est

 

Il est impossible de se passer de ce terme neutre. S’il est vrai que nos sociétés privilégient fortement les relations courtes – que ce soient les relations de fraternité, d’amour ou d’amitié –  ces dernières seraient impossibles sans un certain ordre assuré par les institutions : « (…) même le rapport le plus intime se détache sur un fond d’institutions, sur la paix de l’ordre, sur la tranquillité qui protège la vie privée ».

 

En introduisant le concept d’institution, Ricœur introduit également une relation à l’autre en tant qu’il est le « vis-à-vis sans visage, le chacun d’une distribution juste ». Ce chacun est une personne bien réelle, mais qui ne peut être rejointe que via les canaux de l’institution.

 

Le soi : il est animé par le souhait de mener une vie accomplie. Celui-ci est pour chacun

« La nébuleuse d’idéaux et de rêves d’accomplissement au regard de laquelle une vie est tenue pour plus ou moins accomplie ou inaccomplie[4] ».

Chacun est invité à une interprétation de soi et de son action afin de préciser cet idéal, et pouvoir lui donner consistance dans les choix particuliers qu’il doit effectuer (choix quotidiens, professions…)

Envisagée sous l’angle de la responsabilité, l’auto-interprétation de soi et de son action devient estime de soi en raison de deux capacités : la capacité d’agir intentionnellement, selon des préférences réfléchies, et la capacité d’initiative. L’une et l’autre nous conduisent à nous apprécier comme auteur de nos actions, et donc différents de simples forces de la nature ou de simples instruments.

Autrui : « Vivre bien avec et pour les autres ». Cette seconde dimension ne s’ajoute pas de l’extérieur à ma visée d’une vie bonne. En effet, la mise en œuvre de nos capacités d’agir implique nécessairement les autres : c’est pour eux, parmi eux, que nous réaliserons nos intentions et nos initiatives. Ricœur appelle Sollicitude le souhait éthique qui anime cette dimension. La sollicitude vise la reconnaissance de l’autre comme semblable à soi-même, sous le signe de la réciprocité. Elle est  significative à cet égard : l’amitié qui consiste en des sentiments spontanément bienveillant à l’égard d’autrui, va donc de pair avec une réciprocité, même là où il n’y a pas d’égalité entre les partenaires.

Les relations sociales : La volonté de vivre ensemble se structure dans des institutions, où nous rencontrons des « vis-à-vis dans visage ». En effet, au niveau de la vie en société, ce qui est souhaité, c’est la justice, c’est-à-dire une égalité dans la répartition de tout ce qui fait la vie sociale, charges et honneurs, avantages et désavantages. L’égalité ne doit pas être  entendue seulement comme une égalité arithmétique, mais aussi comme une égalité proportionnelle : Pour Ricœur, la justice est à entendre ici comme recherche et vertu de justice, c’est-à-dire antérieur à la construction des systèmes juridiques, et à la définition des politiques.

 

     I.2. La confrontation à la norme morale.

 

Les souhaits qui constituent la visée éthique, doivent être confrontés à des normes morales, qui s’imposent absolument avant de les épurer. La morale joue ce rôle de filtre. Les normes qu’elle fait valoir sont en continuité avec les trois souhaits dégagés plus haut. Mais une transformation a lieu dans la mesure où les normes procèdent d’une perspective axée, non plus sur le désir, mais bien sur le devoir, sur ce qui s’impose au nom de la raison. On retrouve ici à nouveau les trois dimensions évoquées plus haut : soin autrui, la société.

 

Au souhait de la vie bonne que chacun éprouve, correspond, du côté de la norme, le respect de soi. Ricœur s’inspire ici de Kant qui souligne combien l’être humain est respectable en tant qu’il porte dans sa raison, la loi morale dont il est lui-même l’auteur. Respect de soi et universalisation de la maxime de l’action, vont de pair.

 

Par rapport à autrui, la norme est le respect d’autrui compris en référence à la seconde formule explicitant l’impératif catégorique de Kant :

«  Agis toujours de telle façon que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais comme un simple moyen ».

 

Au niveau de la société, la norme est celle des principes de justice. Ricœur évoque à cet égard la théorie de la Justice de Rawls, dans laquelle ce dernier tente de donner une solution procédurale à la question du juste. Comment définir les principes organisateur d’une distribution juste dans la société faisant abstraction de ce qui différencie les individus (leurs dons naturels, leurs position sociales…), et en tablant sur leur capacité à délibérer rationnellement sur ce qu’implique leur démarche) ?

A chacun des moments, Ricœur montre les rapports entre la norme et l’intention, la visée : la norme est subordonnée à l’intention, mais elle produit sur cette dernière un choc en retour, qui permet précisément l’épuration recherchée. L’universalisation de la maxime de l’action ne donne aucun contenu d’action, seulement un critère qui s’applique à des intentions d’action. Le respect d’autrui dans son humanité s’oppose à la violence qui préside spontanément aux relations interhumaines. Tout en montrant l’importance de la mise à l’épreuve du souhait par la norme, Ricœur prépare ainsi le passage au 3ième moment de la démarche : la sagesse pratique.

 

     I.3. La Sagesse pratique

 

Lorsque l’on examine les dilemmes, on constate qu’ils peuvent être pensés sous des règles contradictoires. Ricœur appelle « sagesse pratique », l’effort pour trouver son chemin face à ces impasses. Lorsqu’il n’est pas possible de s’appuyer sur des règles morales pour prendre position, il estime que l’on doit revenir en deçà de la norme, vers le souhait d’une vie accomplie, avec et pour autrui dans des institutions justes. C’est dans le désir, épuré par la confrontation à la norme morale, que la personne responsable trouvera les ressources qui lui permettront d’agir au mieux dans les dilemmes. En effet, ceux-ci réclament une attention à la particularité des situations que seul le désir, dans ses trois dimensions peut donner.

Ricœur met ainsi l’accent à la fois sur l’inspiration à une vie bonne, et sur la finitude. Les trois moments de la démarche dans leurs diverses dimensions s’appellent mutuellement pour donner sens à la responsabilité éthique qui relève de la décision humaine.

 

  1. II.                 « De la morale à l’éthique et aux éthiques ».

 

      II.1. Ethique et morale.

 

Bien qu’au sens strict, éthique et morale soient des termes relativement synonymes, Ricœur estime que la distinction est éclairante. Il propose d’entendre par morale

« Le terme fixe d’une référence et de lui assigner une double fonction, celle de désigner d’une part, la région des normes, autrement dit des principes du permis et de défendu, d’autre part, le sentiment d’obligation en tant que face subjective du rapport d’une sujet à des normes »[5].

C’est donc par rapport au terme « morale » qu’est fixé le sens du concept « éthique », qui se brise dès lors en deux : une branche désignant « l’amont des normes » (ou éthique antérieure), et l’autre branche désignant « l’aval des normes », (éthique postérieure).

 

Ricœur soutient donc deux thèses.  Sa thèse principale est de

« Montrer comment nous avons besoin d’un concept ainsi clivé, dispersé de l’éthique, l’éthique antérieure pointant vers l’enracinement des normes dans la vie, et dans le désir, l’éthique postérieure visant à insérer les normes dans des situations concrètes »[6].

 

Sa thèse complémentaire est

« que la seule façon de prendre possession de l’antérieur des normes, vise que l’éthique fondamentale, c’est d’en faire apparaître le contenu au niveau de la sagesse pratique »[7]. (qui est l’éthique postérieure).

 

Cette seconde thèse justifie  l’usage du même terme « éthique », en amont et en aval des normes. En amont, l’éthique est une « réflexion de second degré sur les normes » ; en aval, elle renvoie aux éthiques appliquées.

 

II.2. La morale.

 

La morale est donc

« Le repère principale  et le noyau dur de toute problématique »[8].

Ricœur en envisage d’abord le versant objectif, les normes. Partant du prédicat obligatoire attaché au permis et au défendu, il insiste sur l’irréductibilité du fait au fait. De plus, dans la mesure où « obligatoire » est attaché à diverses propositions d’action, il précise l’idée de norme par celle de formalisme, et voit dans la morale de Kant,

« Un compte-rendu exact de l’expérience morale commune, selon laquelle ne peuvent être tenue pour obligatoires que les maximes qui satisfont à un test d’universalisation », vu comme une « stratégie d’épuration, visant à préserver les usagers légitimes du prédicat d’obligation »[9].

N’opposant pas le désir et le devoir, comme le fait Kant, il estime que le désir peut, comme la raison, constituer la source des maximes, mais qu’ils doivent se soumettre tous deux à cette « stratégie d’épuration ». Kant, lui-même, fait d’ailleurs appel au respect et y voit le mobile rationnel de l’action accomplie par devoir. Ricœur estime qu’il faut tenir compte d’autres sentiments moraux, et particulièrement de l’indignation

« qui vise en négatif la dignité d’autrui aussi bien que la dignité propre », et qui dès lors « exprime en terme négatif la reconnaissance de ce qui fait la différence entre un sujet morale et un sujet physique »[10].

 

Ricœur envisage ensuite le versant subjectif de la norme, le sujet obligé. Il faut distinguer ici le prédicat « obligatoire » et l’impératif qui désigne le rapport du sujet à l’obligation. L’expérience morale demande « un sujet capable d’imputation »[11], c’est-à-dire un sujet capable de se désigner comme l’auteur de ses actes. Ce sujet doit aussi pouvoir reconnaître dans les normes, « une prétention légitime à régler ses conduites »[12]. Le sentiment d’obligation opère ainsi la structure entre les normes et la vie, le désir.

 

En réunissant le versant objectif et le versant subjectif, la norme et l’imputabilité subjective, qui se déterminent mutuellement, on obtient le concept mixte d’auto-nomie. « La norme ne présuppose rien de plus qu’un sujet capable de se poser en posant la norme qui le pose comme sujet »[13]. L’ordre moral est donc autoréférentiel.

 

II.3 L’éthique antérieure ou éthique fondamentale.

 

Pourquoi, à partir d’une morale de l’obligation qui se suffit à elle-même, en appeler à une éthique fondamentale ? Ricœur estime que l’on trouve chez Aristote une analyse du désir et de la praxis, qui dessinent les grandes lignes d’une éthique fondamentale, laquelle « fait cruellement défaut »[14] chez Kant. Selon lui, pour Aristote, le concept de décision est central. Il vise le bon et non l’obligatoire comme chez Kant. Aristote en rend compte en détaillant diverses excellences qui expriment l’idée de vertu, laquelle s’accomplit le truchement de l’hexis, l’habitude. Les différentes vertus s’inscrivent sur le fond de la visée éthique d’une vie bonne, d’un bien vivre, visée qui est la tâche de l’homme au courant de sa vie entière.

 

Malgré la critique qu’il vient de formuler à l’égard de Kant, Ricœur estime que l’on peut trouver chez ce dernier, un équivalent de l’approche aristotélicienne dans le concept de « volonté bonne ». En effet, selon Ricœur, celle-ci ne se laisse pas réduire au devoir comme le montre la réflexion de Kant sur le principe subjectif de la détermination de la volonté, sur ce qui a « de l’influence sur la volonté », et conduit celle-ci à se placer sous l’ordre de la loi et ainsi à entrer dans un ordre symbolique qui structure l’action. Cette capacité structurante « dessine en creux la place du sentiment moral dans la réflexion kantienne[15]. Ricœur peut ainsi soutenir qu’il existe « un lien fort » entre la décision et le vœu de vivre bien, qu’analyse Aristote dans Ethique à Nicomaque, la volonté bonne et le respect qu’analyse Kant dans la Fondation de la métaphysique des mœurs et dans la Critique de la raison pratique.[16]

 

Ce n’est donc pas dans une éthique ou une morale que les Anciens et les Modernes se rejoignent, mais dans une anthropologie philosophique axée sur l’idée de capacité. Une telle anthropologie est aussi le propos de Ricœur dans Soi-même comme un autre. Les études qui précèdent sa « petite éthique » préparent le terrain pour la capacité éthique qu’est l’imputabilité. Or celle-ci peut être associée à la décision comme à l’obligation morale. C’est d’elle que procède le désir de vivre bien et la disposition au bien « qui est l’âme même de la bonne volonté »[17].

 

II.4. Les éthique postérieures comme lieu de la sagesse pratique.

 

Ayant ainsi montré que la morale renvoie à une éthique fondamentale, Ricœur veut aussi soutenir sa deuxième thèse :

« Le seul moyen de donner visibilité et lisibilité au fond primordial de l’éthique, est de le projeter au plan postmoral des éthiques appliquées »[18].

Cette projection reçoit le nom de sagesse pratique dans Soi-même comme un autre.

 

Selon Ricœur, on trouve des signes de la nécessité de cette projection aussi bien chez Aristote que chez Kant. Elle se manifeste dans le fait que Kant a jugé nécessaire de compléter l’énoncé de l’impératif catégorique par trois formules qui en constituent des variantes, et qui, selon Ricœur, visent chacune des champs d’application spécifiques : le soi, autrui, la société. En effet, selon Ricœur, l’analogie entre loi morale et loi naturelle, vise à mettre en évidence la régularité qui, sur le plan moral, exprime

« Le maintien de soi à travers le temps »[19]

Présupposé par le respect de la parole donnée. L’identité morale (que Ricœur nomme ipséité) se trouve ainsi définie par sa différence à l’identité physique (que Ricœur nomme mêmeté). Le maintien de soi n’exprime que la composante subjective de la promesse et doit

« Composer avec le respect d’autrui dans l’échange des attentes en quoi consiste concrètement la promesse »[20].

La seconde formule explicitant l’impératif catégorique exige précisément ce respect d’autrui et de moi-même dans notre humanité. Mais comme  Ricœur l’a déjà souligné, le respect n’est qu’un des sentiments moraux. Pour pouvoir tenir compte de ceux-ci de façon plus large, Ricœur a proposé dans Soi-même comme un autre, de dénommer sollicitude

« La structure commune à toutes ces dispositions favorables à autrui, qui sous-tendent les relations courtes d’intersubjectivité »[21].

 

La troisième formule qui pose l’obligation de se tenir à la fois pour sujet et législateur dans la cité des fins, peut, selon Ricœur,

 

« être interprétée de façon extensive comme la formule générales des rapports de citoyenneté dans un Etat de Droit »[22].

 

Ces trois formules deviennent des maximes concrètes d’action dans les éthiques appliquées.

 

Selon Ricœur, on trouve chez Aristote un programme comparable de multiplication et de dispersion des estimations fondamentales placées sous le signe de la vertu. En effet, l’Ethique à Nicomaque opère un va-et-vient constant entre la vertu et les vertus. Toutes les vertus partagent le même trait commun, la médiété. Cependant, celle-ci ne reçoit sa substance que sur les situations qui appellent l’exercice de ces vertus. Ricœur voit la clé de ces relectures dans la vertu intellectuelle de prudence, qui s’incarne dans le phronimos ; il l’a tient pour « la matrice des éthiques postérieures »[23].

 

S’appuyant sur deux exemples, (la prescription médicale et la sentence juridique), Ricœur montre comment l’une et l’autre font appel à la phronèsis (la prudence). Il s’agit à chaque fois de passer d’un savoir constitué de normes et de connaissances théoriques à une décision concrète en situation. Quelle que soient les différences entre ces deux types de situations, la progression du jugement est semblable. De part et d’autre, l’action est encadrée par un ensemble de normes qu’il s’agit d’appliquer au cas particulier. Cependant, au-delà de la norme, ce sont deux dimensions de l’éthique fondamentale qui se donnent à voir. Dans l’éthique médicale, c’est la sollicitude qui demande que soit porté secours à une personne en danger. Mais cette sollicitude fondamentale ne se manifeste « qu’en traversant » les normes diverses qui encadrent l’acte médical[24].

Quant à la sentence judiciaire, en deça de toutes les règles de droit positif, elle incarne et exprime concrètement l’idée de justice inhérente au souhait de vie bonne. Ricœur rappelle ici une des thèses de Soi-même comme un autre : l’intention éthique (= la visée d’une vie bonne) se déploie en ces trois moments indissolublement liés que sont le soi, l’autre proche, et l’autre lointain. Elle est donc la visée d’une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes.

 

Ricoeur conclut :

« On peut tenir pour équivalentes les deux formulations suivantes :

D’un côté, on peut tenir la moralité pour le plan de référence par rapport auquel se définissent de part et d’autre une éthique fondamentale qui lui seraient antérieure et des éthiques appliquées qui lui seraient postérieures. D’un côté, on peut dire que la morale, dans son déploiement de normes privées, juridiques, politiques, constitue la structure de transition qui guide le transfert de l’éthique fondamentale en direction des éthiques appliquées qui lui donnent visibilité et lisibilité sur le plan de la praxis »[25].

 

 

III. De Soi-même comme un autre à De la morale à l’éthique et aux éthiques » : quelle évolution peut-on discerner dans la Réflexion de Ricœur ?

 

Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut remarquer d’abord une différence d’accent. Dans soi-même comme un autre, Ricœur soutenait trois thèses :

–         la primauté de l’éthique, définie comme « visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans les institutions justes »[26] sur la morale étendue comme « l’articulation de cette visée dans des normes caractérisées à la fois par la prétention à l’universalité et par un effet de contrainte »[27]

–         la nécessité pour la visée éthique de se confronter à la norme morale afin de s’épurer de toutes les dérives violentes qui peuvent l’animer.

–         La légitimité d’un recours de la norme à la visée lorsque la norme conduit à des impasses pratiques. Dans ces situations il faut recourir à la sagesse pratique qui renvoie à ce qui, dans la visée éthique, est le plus attentif à la singularité des situations.

 

A travers ces thèses, la morale apparaît comme nécessaire mais non autosuffisante. Plus primordiale est l’éthique, visée de la vie bonne avec et autrui dans des institutions justes. Montrer que l’éthique précède la loi morale, est une problématique à laquelle Ricœur a longuement réfléchi. Cette perspective est reprise dans Soi-même comme un autre et demeure le remaniement qu’il opère dans l’article publié dans le Juste 2. Mais trois changements interviennent sur ce dernier : l’affirmation de la morale comme plan fixe de référence, axé sur l’autonomie du sujet ; l’articulation de l’éthique antérieure et des éthiques postérieures qui permet de mieux percevoir la continuité qui les relie, continuité peut-être en partie dissimulée par la dénomination de sagesse pratique donnée au 3ième moment de la démarche dans Soi-même comme un autre ; le rôle des normes qui n’est plus seulement celui d’une épuration de la visée, mais aussi celui d’une structure de transition entre l’éthique antérieure et les éthiques postérieures. Par ces changements, Ricœur renforce la position, déjà exprimée dans Soi-même comme un autre : sa conception ne conduit nullement à un désaveu de la morale de l’obligation. Au contraire, le moment de la morale est décisif pour la mise en œuvre des éthiques postérieures.

 

Quant à la thèse, présente dans Soi-même comme un autre, d’une continuité entre la visée éthique et la norme morale, malgré leurs différences, elle reçoit un éclairage nouveau car Aristote et Kant qui constituaient les inspirations majeures de ces deux moments sont désormais approchés plus nettement dans leurs ressemblances et leur parenté. Ricœur souligne par-là, une fois encore, que la morale ne peut s’étendre sans l’éthique antérieure et les éthiques postérieures.

Cette perspective, plus axée sur la structure de la démarche éthique, diffère donc de celle, plus génétique, adoptée dans Soi-même comme un autre. L’éthique apparaissait là comme le premier moment, qui appelait ses insuffisances même, le second moment (la morale comme instance d’épuration des dérives possibles du désir), laquelle appelait à son tour, la sagesse pratique en raison de son incapacité à faire face aux dilemmes.

 

 

CONCLUSION.

 


[1] Paris, Seuil, 1990, 7e, 8e et 9e études.

[2] P. Ricœur., Soi-même comme un autre, p. 202.

[3] A. Thomasset., Paul Ricœur. Une poétique de la morale. Aux fondements d’une éthique herméneutique et narrative dans une perspective chrétienne, Presses Universitaires de Louvain, coll. « Bibliothecca Ephemeridium Theologicarum Lavaniensium », XCCIV, Leuven, 1996, p. 3.

[4] P. Ricœur., Soi-même comme un autre, p. 210.

[5] P. Ricœur.,  De la morale à l’éthique et aux éthiques, p. 55 – 56.

[6] Idem, p. 56.

[7] Idem, p. 56.

[8] Ibidem.

[9] Idem, p. 57.

[10] Idem, p. 59.

[11] Idem, p. 58

[12] Ibidem.

[13] Ibidem.

[14] Idem, p. 59.

[15] Idem, p. 61 – 62.

[16] Idem, p. 62.

[17] Idem, p. 63.

[18] Ibidem.

[19] Idem, p. 64.

[20] Ibidem.

[21] Ibidem.

[22] Ibidem.

[23] Idem, p. 65.

[24] Idem, p. 67.

[25] Idem, p. 68.

[26] Soi-même comme un autre, p. 202.

[27] Idem, p. 200.

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